MONT SAINT-MICHEL - Septembre 2013

Là où Dieu me fait grandir

Depuis mon retour de Compostelle, il y a quatre ans, de nombreuses personnes m’ont posé la même question : « Alors, quand repars-tu ?  » et j’ai toujours donné la même réponse : « À ce jour, je n’ai aucune envie de reprendre le chemin. Pour que je reparte, il faudrait que je ressente de nouveau un appel à le faire. Pour le moment, c’est silence radio total. Où aller ? Quand ? Pourquoi ?… Je n’en sais rien.”

C’est en août 2013 qu’un nouvel appel m’est arrivé. Je ne sais plus comment cela s’est passé. Toujours est-il qu’en seulement quelques jours ma décision de reprendre l’équipement de pèlerin était fermement ancrée au fond de moi et que la nouvelle destination était définie : cette fois-ci, j’irais au Mont Saint-Michel.

Pourquoi le Mont Saint-Michel ? Je ne le sais pas, et il se peut que je ne le sache jamais. Cela n’a aucune importance car ce qui compte avant tout c’est la démarche qui est faite et non pas la marche en elle-même, ni le lieu vers lequel on tend.

Il se peut que ce choix ait été lié seulement à la merveilleuse beauté de ce site que j’ai déjà eu la chance de visiter en tant que touriste trois ou quatre fois ; mais sans avoir ressenti, alors, le moindre appel à y revenir pour des raisons spirituelles. Ce n’est pas pour rien qu’il est appelé depuis de nombreux siècles « La Merveille de l’Occident » et que des millions de touristes viennent des quatre coins du monde chaque année pour le visiter. Oui, c’est vraiment une merveille.

N’ayant pas fait de grande marche ces dernières années, je pense que les 400 kilomètres qui le séparent de Paris seront plus à ma portée que les 1600 de Compostelle. De plus, cette fois-ci, je ne dispose pas du même temps de liberté. Quinze jours – trois semaines représentent un maximum acceptable. C’est donc décidé : je vais vers le Mont Saint-Michel, seul, en septembre 2013, avec un retour avant la fin du mois pour reprendre à temps mes activités, tout particulièrement le catéchisme pour les enfants. Reste à bâtir le projet. 

Ce dont je suis convaincu, c’est que ce nouveau pélé ne pourra que se situer dans la continuité de celui de Compostelle. J’ai besoin de reprendre « le film » là où il s’est arrêté en arrivant à Santiago, avec bien sûr la prise en compte de toutes les séquences venues s’y ajouter depuis dans ma vie quotidienne. J’ai besoin de retrouver cette façon de vivre, cette façon d’être, que j’ai découverte sur le Camino. Pour être honnête, j’ai faim et soif de retrouver « en live » ma relation avec mes deux accompagnateurs d’alors, Jésus et Marie. Non pas que cette relation ait disparu, elle est encore solidement ancrée en moi, mais il n’est pas possible de la vivre de la même façon dans la sédentarité.

Dès le jour de ma rencontre avec eux, j’avais éprouvé le besoin, la nécessité, d’en vérifier la véracité, la solidité en laissant agir le temps. Eh bien, quatre ans plus tard, j’atteste que ce n’était pas du « bidon ». C’était, et c’est encore, du solide et du vrai. J’en vis encore.

Je vais donc repartir avec, « dans mes tripes”, ce désir d’aller plus loin. Je suis structuré d’une façon telle qu’il me faut toucher, vérifier. Je veux voir comment vont se passer les retrouvailles sur le terrain. Et ça, c’est une sacrée question ! Même un risque car… et si ça ne se passait pas comme je l’imagine, comme je l’espère ? Quelle serait ma réaction ?

Je me suis remis en route avec au fond de moi une attente folle et en même temps une grosse crainte. Je me méfie de mes réactions qui sont souvent fortes, d’autant plus fortes que ça touche en moi une conviction ou une attente profonde.

À mon départ de la maison j’ai dit : « C’est parti. À la grâce de Dieu ».Très facile à dire, beaucoup plus difficile à faire, surtout avec le caractère que j’ai, avec mon besoin viscéral de tout maîtriser.

Étant un passionné d’aéronautique, j’utilise souvent des images issues de ce monde pour dire, expliquer ce que je ressens, ce que je vis. Ma vie, c’est un peu comme un avion en vol : c’est moi le pilote, c’est moi qui tiens le manche à balai et qui fais en même temps la navigation. C’est du moins ce que j’ai cru, dur comme fer, pendant des dizaines et des dizaines d’années. Il a fallu que j’arrive à la cinquantaine pour commencer à comprendre, ou plutôt à admettre, que mon avion n’était pas un monoplace mais un multiplace, avec de vrais passagers et un co-pilote. Mais surtout, par pitié, qu’il reste à sa place, sur le siège de droite, ce co-pilote ! Si parfois je suis amené à lui céder les commandes, ce n’est jamais que pour une durée et une action limitées, mais toujours sous mon contrôle. Bon ! Acceptons cette présence. Mais, quand le copilote s’appelle Dieu, comme c’est le cas… alors là, ça change la donne ! Certes, je sais que Lui, mon Créateur, me connaît beaucoup mieux que je ne me connais moi-même ; Lui il est infini, moi j’ai des limites étriquées. Mais, malgré cette conscience, qu’il est difficile de lâcher prise ! D’arrêter de vouloir tout gérer, tout maîtriser ! Ce serait tellement plus simple et plus efficace, non pas de démissionner, ah ça, non ! Jamais ! Mais de faire confiance. De Lui faire confiance car Il m’aime, Il ne veut que mon bien. Alors, pourquoi persister dans cette défiance, cette peur d’être embarqué là où je ne veux pas aller ? Que c’est dur d’extirper de ses gènes toutes ces notions fausses, ces mauvaises habitudes qui proviennent, d’après les psys, de l’enfance. Pourquoi cette rancune, cette rancœur, cette haine qui s’accroche au plus profond de moi au point qu’elle en devienne constitutive de ma personnalité profonde ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Serait-ce encore le caillou que j’ai laissé à la Cruz de Ferro ? Cela signifierait-il que la guérison demandée à Compostelle n’a pas eu lieu ou qu’elle n’a été que partielle ?

Comme la nature humaine peut être complexe !

De nos jours, tout le monde a à la bouche le mot « pollution ». Est-ce que la pollution la plus catastrophique ne serait pas celle que nous avons tous, plus ou moins, au fond de nous, dans notre être le plus profond ? Pour ma part, je sais que c’est elle qui me fait souffrir. Ne serait-ce pas là une des vraies raisons de mes marches au long cours ? Où aller pour guérir ? Que faire pour me libérer de ce que j’appelle mon venin ? Qui peut m’aider, car seul je n’y arrive pas depuis tant de dizaines d’années ? Il y en a marre ! Je comprends que certains puissent finir par « faire sauter les plombs » et sombrer dans une violence irraisonnée.

Pour moi, ce qui me sauve d’une telle dérive, c’est le fait d’être chrétien. C’est un cadeau inestimable que j’ai reçu, même si ce que j’en fais n’est pas toujours brillant. Au moins, c’est « moins pire », comme disent les enfants, que pour bien d’autres personnes.

Voilà donc avec quoi je pars, un certain dimanche 8 septembre 2013, pour un nouveau pèlerinage. Je pars seul, le sac à dos « type Compostelle » bien rempli. La tête et surtout le cœur bourrés à bloc par les questions énumérées ci-dessus. Me sentant fort de la solide expérience acquise sur le Chemin de Compostelle, je pense, du moins au tout début, que ce sera facile et rapide à faire. Le chemin va vite se charger de corriger cette grossière erreur.

 

Comme pour Rome, tous les chemins mènent au Mont Saint-Michel.

En fait, au départ de Paris, il y en a deux plus importants et plus directs que les autres. Le premier passe par Dreux, je l’appellerai « la route du nord » ; son tracé correspond globalement au Chemin de Grande Randonnée GR 22. Il fait l’objet d’une bonne description dans un Topo Guide édité par la Fédération Française de Grande Randonnée.

Le second passe par Chartres, je l’appellerai « la route du sud ». Il est décrit dans un document appelé « De Paris au Mont Saint-Michel » de chez Lepère Editeurs. Il peut être téléchargé sur internet.

Ces deux routes se rejoignent à Mortain pour se poursuivre par un tronçon commun.

Le principal intérêt des deux guides cités est de fournir des informations géographiques précises : le chemin passe par tel endroit, il y a tant de kilomètres entre tel et tel point, des propositions d’étapes sont formulées… Cependant, tout cela ne permet pas de construire un projet bien solide dans la mesure où l’on ne connaît jamais d’avance sa vitesse de progression réelle sur le terrain et à pleine charge, c’est-à-dire avec un sac de 11 à 12 kg sur le dos. Vais-je pouvoir faire des étapes de 20, 25, 30 km par jour ? ou plus si le temps et le terrain le permettent ? ou, au contraire, moins si nécessaire ? Cette inconnue suffit pour rendre bien aléatoire toute planification, à moins de l’établir sur une valeur plancher et de rentrer dans un cadre strict et figé concernant les haltes. Le principal inconvénient de cette solution est que l’on perd toute latitude de manœuvre. Parfois, il faut continuer à marcher alors qu’on a envie de passer plus de temps à un endroit beau ou agréable. Parfois, au contraire, il faut s’arrêter de marcher alors que l’on se sent en pleine forme ou que l’on est attiré par quelque chose d’imprévu qui se trouve 5 ou 10 km plus loin.

Lors de mes tout premiers préparatifs, j’ai opté pour la route du nord, d’autant plus spontanément qu’elle passe par deux endroits où habitent deux couples de bons amis de Fondacio. Je solliciterai leur hospitalité, joignant ainsi l’utile à l’agréable. De plus, c’est la route la plus courte, de l’ordre d’une cinquantaine de kilomètres en moins, ce qui est loin d’être négligeable car ça représente une bonne dizaine d’heures de marche.

À partir de ce choix, j’essaie d’établir une première liste d’étapes. Comme pour Compostelle, elle doit être faite en tenant compte des disponibilités en hébergements. Et là, première découverte, première déconvenue : il n’y a aucun hébergement pour pèlerin, mais alors aucun. Il faut donc se rabattre sur une solution que je n’aime pas du tout, les hôtels, ce qui ne correspond pas à l’esprit pèlerin. Malheureusement, c’est une obligation.

Rétrospectivement, je me dis que j’ai peut-être manqué de simplicité ou d’humilité. Il se peut que j’aurais dû comprendre qu’il m’était ainsi suggéré de quémander le gîte et le couvert chez des particuliers, comme les pèlerins d’autrefois. Cela ne m’a pas du tout effleuré l’esprit sur le moment. Enfin, je n’ai pas su le faire.

La difficulté majeure inhérente à la solution retenue, vient qu’il n’y a pas d’hôtels partout, loin de là. J’ai découvert que les hôtels de centre ville, si fréquents il y a encore quelques dizaines d’années, ont pratiquement tous disparu. Ils ont été remplacés par d’autres hôtels situés à la périphérie des villes, à proximité des grands axes de circulation, souvent dans des zones industrielles. C’est encore un des tributs versés à la civilisation de l’automobile. Il faut avouer qu’il faut, de nos jours, être vraiment fêlé pour se déplacer à pied sur des distances importantes !

Mon premier projet de parcours tombe à l’eau d’autant plus vite qu’à cette difficulté « structurelle » vient s’en ajouter une autre, personnelle, inattendue. J’avais choisi logiquement la route du nord, car la plus courte, mais plus le jour du départ approchait, plus une forte contestation intérieure se développait en moi. Il devenait impensable de ne pas passer par Chartres, à savoir par la route du sud.

Deux raisons à cela. La première, c’est que Chartres a toujours été pour moi un très haut lieu de spiritualité et un joyau de l’art français. Comment passer à côté de cela ? Impossible. D’autant plus que, dans ma vie, j’ai déjà pu faire trois ou quatre fois ce que l’on appelle le pélé de Chartres, mais toujours en version raccourcie pour le rendre faisable en un week end. Au lieu de marcher sur les 90 km qui séparent Paris de Chartres, comme l’a fait Charles Péguy, il est souvent réduit à 30, 40 ou 50 km. Cette fois-ci j’ai, pour la première fois, l’opportunité de le faire en entier. C’est tellement prégnant que je décide de partir, non pas de chez moi, à Versailles, ce qui me rapprocherait du but d’une vingtaine de kilomètres, mais de la cathédrale Notre-Dame de Paris…

La deuxième raison est d’ordre amical. J’ai un ami qui habite à Chartres, Je l’apprécie beaucoup ; à plusieurs reprises je lui ai dit que je viendrai un jour le voir. L’occasion rêvée se présente à moi ; je pourrai passer une soirée chez lui.

C’est décidé, je corrige mon cap initial. Ce sera la route du sud. Tout au moins, au début.

Tout démarre par une journée splendide. Un temps parfait. Une belle lumière, il fait très doux. Si ça continue comme ça, ce sera une belle promenade que d’aller au Mont.

Une belle messe à Notre-Dame, une homélie qui m’entraîne dans une écoute et une méditation profondes. Tout est réuni pour me transporter sans avoir à marcher. En sortant, je prends le temps d’admirer l’architecture, de faire un tour complet du monument. Tous les détails ressortent grâce à un éclairage d’une qualité exceptionnelle. Je me régale déjà en démarrant mon activité annexe de photographe. Là encore je me dis : « Si le temps se maintient, je vais revenir de mon périple avec une sacrée collection de photos ! »

Cathédrale Notre-Dame de Paris
 
Basilique du Sacré Cœur de Montmartre

 

Le jour suivant, je suis en pleine forme. Mon objectif du jour est Rambouillet, mais j’avance plus vite que prévu et je finis par me retrouver nettement plus loin (pour un marcheur, pas pour un automobiliste), à Epernon, petite ville sympa, coquette. Je ne m’attends pas du tout à la surprise qu’elle me réserve. J’y arrive convaincu que je n’aurai aucune difficulté pour trouver un hôtel, et pourtant, cela va être compliqué. Très vite je dois me rendre à l’évidence. Il n’y a rien, à l’exception d’un hôtel assez cher à la périphérie de la ville, inaccessible à pied parce que la fatigue a déjà commencé à m’envahir. J’entrevois le moment où je vais devoir dormir… mais au fait, où ?… C’est dans ce genre de situation que l’on sent son sac à dos prendre de plus en plus de poids, et ça va très vite. Il faut savoir se ressaisir pour que le moral et le reste ne descendent pas dans les chaussettes.

Force est de constater qu’il n’y a rien qui puisse m’accueillir. Je suis rempli de perplexité et j’ai le regard tourné vers le sol quand, tout à coup, je relève la tête et vois arriver vers moi deux policiers municipaux. Je ne sais pas ce qui me prend mais, lorsqu’ils ne sont plus qu’à trois ou quatre mètres de moi, je leur lance un vigoureux « Ah, ça y est. Les voilà ceux que j’attendais ! » Ceux qui me connaissent savent que j’aime bien lancer des blagues de ce genre. Totalement surpris, les deux policiers s’arrêtent et me regardent. Ils doivent se dire « encore un qui ne doit pas être tout à fait clair » mais j’interromps rapidement leur réflexion en m’avançant vers eux pour leur dire bonjour. En deux mots, je leur explique ma situation et leur dis que, d’après moi et compte tenu de leur activité professionnelle, ils doivent être capables de donner une réponse fiable à ma question : oui ou non, y a-t-il au moins un hôtel à Epernon ? La réponse que je ne voulais surtout pas entendre m’arrive très vite, elle est négative. Toutefois, comme un bon contact s’est établi entre nous, la conversation se poursuit et soudain, le plus âgé des deux me dit « Avez-vous essayé chez les religieuses… ? Je sais qu’à un moment elles ont accueilli des personnes, mais est-ce qu’elles le font encore, ça je ne sais pas ». Serait-ce le tout début d’un commencement d’indice ? Je leur demande des précisions sur le lieu. Très sympas, ils m’accompagnent sur deux ou trois cents mètres. Mon moral remonte, ce qui me permet de leur envoyer une nouvelle blague « Je fais bien de marcher à côté de vous et non pas entre vous deux car, si nous avions rencontré quelqu’un de la ville me connaissant, il aurait immédiatement dit “mais qu’est-ce que Louis a encore pu faire comme connerie pour être entre deux flics ». On se quitte sur cette rigolade. Je me dis en moi-même “Ça change de mes deux accompagnateurs de Compostelle !”

J’atteins le lieu indiqué et là, miracle, je suis accueilli. J’ai un lit, un repas, et surtout, cerise sur le gâteau, j’ai la messe. A l’exception de Chartres, ce sera malheureusement la seule fois, en semaine, pendant tout mon périple. Dans cette histoire, je n’ai qu’un seul regret : celui de ne pas avoir pu dire à mes deux guides que ça avait marché et qu’ils m’avaient sorti une belle épine du pied. Merci les gars. Merci ma sœur.

Le lendemain, je marche vers Chartres. A mi-parcours mon téléphone sonne. C’est Philippe, un bon copain de Fondacio, qui m’appelle.

« Dis, Louis, est-ce que tu pourrais me donner un coup de main pour l’organisation matérielle du rassemblement Fondacio le 21 ?

– Non, désolé Philippe, je ne le pourrai pas parce que je ne serai pas chez moi à cette date.

– Où seras-tu ?

– Je ne sais pas encore, mais ce sera entre Paris et le Mont Saint-Michel

– Ah bon ; bravo, mais aujourd’hui, où es-tu ?

– Je suis entre Epernon et Chartres.

– Mais c’est parfait, tu viens coucher chez nous ce soir ? Tu me dis où tu t’arrêteras cet après-midi et je viendrai te chercher en voiture.

– Non, merci, c’est sympa mais impossible parce que je suis déjà attendu chez un ami à Chartres.

– C’est vraiment dommage, je comprends, mais je suis déçu… » (à suivre)

La cathédrale de Chartres a une façon très particulière de se révéler à celui qui se dirige vers elle. Alors qu’il est encore à 15 km de la ville, elle lui apparaît tout d’un coup à la sortie d’un virage ou au sommet d’une (petite) colline. Elle est là-bas, au loin, seule, comme si elle régnait sur toute la région. Elle est bien sûr petite mais l’on distingue nettement ses deux flèches. Déjà elle en impose, et cela n’ira qu’en grandissant, jusqu’à l’ultime moment de l’entrée dans la nef. Là le relais sera pris par le spectacle intérieur, tout aussi magnifique et grandiose que celui donné par l’extérieur.

C’est beau. C’est superbe

 

Voici par qui je suis accueilli à mon arrivée devant le portail royal de la cathédrale : le Christ lui-même. Il est là, en majesté, au centre du grand tympan, tenant le livre de Vie. il est entouré des quatre évangélistes représentés d’une façon traditionnelle dont l’origine se situe dans l’Apocalypse de Saint Jean : l’aigle pour Jean, le taureau pour Luc, le lion pour Marc et l’homme pour Matthieu. Il me bénit et me donne sa paix.

Détail du portail royal. Le Christ associe à sa royauté ses douze Apôtres, en partie basse de la composition, ainsi que toute l’humanité représentée par les 24 Vieillards de l’Apocalypse disposés en arcs de cercle.
 

Et la féerie se poursuit quand je pénètre dans la nef. Je reste subjugué par la beauté de l’architecture, avec en prime, cette fois-ci, une question supplémentaire : comment donc tout cela peut-il tenir debout mécaniquement parlant, et en plus depuis si longtemps, c’est-à-dire les XII ème et XIII ème siècles ?

Le chœur

Une autre composante de ce magnifique édifice, ce sont les vitraux qui sont beaux, grands et nombreux : 175 au total ! Presque tous d’origine. Ils avaient tous un même but, comme d’ailleurs tous les vitraux de toutes les églises : que la lumière pénètre dans les cœurs, se reflète sur la foi des pèlerins puis retourne sur le Dieu des hommes, auteur de tout ce qui est.

Mon préféré est celui de « Notre-Dame de la Belle Verrière ». La Vierge est couronnée et se tient assise sur un trône, tenant son fils Jésus sur ses genoux. Elle apparaît à la fois en tant que reine du ciel et mère de Dieu ; c’est la « Vierge en majesté ». Elle pose son regard sur moi et en même temps au delà de moi, avec à la fois grandeur, humilité et pureté.

Notre Dame de la Belle Verrière
 

Voici un autre vitrail que j’aime beaucoup, il est appelé « L’arbre de Jessé » et se trouve au fond de la nef, à droite de la grande rosace. Jessé était le père du Roi David. Il est représenté vêtu d’un manteau rouge, symbole de la royauté, et endormi. De son corps sort un arbre qui symbolise la généalogie de Jésus, Fils de David. Quatre rois se succèdent: David, Salomon, Roboam et Abias qui représentent l’humanité, les ancêtres de Jésus. Cela se poursuit avec Marie pour arriver tout en haut à Jésus.

De chaque côté se superposent les prophètes qui ont annoncé le Messie. Chaque roi est encadré par deux prophètes pour montrer que les prophètes sont les conseillers des rois

Tout en haut, se trouve Jésus. Il est à la fois homme, et Dieu, enraciné dans l’humanité et dans son histoire. Il inaugure les temps nouveaux.

C’est une interprétation artistique d’une prophétie d’Isaïe annonçant la venue du Christ :
 
« Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur. » (Is 11, 1-2).
 

L’Arbre de Jessé
 
Les rosaces de la cathédrales de Chartres sont parmi les plus belles au monde. J’ai été attiré tout particulièrement par celle qui est communément appelée « La Rosace Sud dite de l’Apocalypse ». C’est une illustration de la première vision de l’Apocalypse de saint Jean. 
 
 
La Rosace Sud

 

« Monte ici, et je te ferai voir ce qui doit arriver dans la suite. Aussitôt je fus ravi en esprit. Et voici, il y avait un trône dans le ciel, et sur ce trône quelqu’un était assis. Celui qui était assis avait l’aspect d’une pierre de jaspe et de sardoine ; et le trône était environné d’un arc-en-ciel semblable à une émeraude. Autour du trône je vis vingt-quatre vieillards assis, revêtus de vêtements blancs, et sur leurs têtes des couronnes d’or […]. Au milieu du trône et autour du trône, il y a quatre êtres vivants remplis d’yeux devant et derrière. Le premier être vivant est semblable à un lion, le second être vivant est semblable à un veau, le troisième être vivant a la face d’un homme, et le quatrième être vivant est semblable à un aigle qui vole.! » Apocalypse 4,1-11.

En dessous, il y a cinq lancettes. Dans celle du milieu se trouve la Vierge à l’enfant. Dans les quatre autres sont représentés les quatre évangélistes montés sur les épaules de quatre prophètes : de gauche vers la droite : Jérémie porte saint Luc, Isaïe saint Matthieu, Ézéchiel  saint Jean, et Daniel porte saint Marc. Cela signifie que le Nouveau Testament s’appuie sur les textes de l’Ancien, ou que les évangélistes affirment ce qu’avant eux annonçaient les prophètes.

 Au Moyen Âge, la plupart des fidèles étant illettrés, les sculptures et les vitraux des églises ont constitué des supports d’images qui leur permettaient de connaître les récits bibliques et l’histoire des saints qu’ils devaient prendre pour modèles. Les quelques exemples que j’ai retenus sont tout à fait représentatifs de cette méthode de transmission de la culture religieuse à cette époque.

Devant une si grande merveille, il est difficile de rester impassible. J’aime ce lieu, paisible et pacifiant. Pour mieux goûter cette atmosphère remplie de sérénité, je m’assois en plein milieu de la nef. Je baigne dans la beauté ; certes l’environnement est très différent, mais mon ressenti ressemble beaucoup à celui du désert du côté de Tamanrasset. L’intensité de l’émotion est la même, l’effet sur moi est identique : je me mets à prier, à rendre grâce à Dieu..

Puis je pars dans une série de réflexions sur ce qu’ont pu ressentir les millions de pèlerins qui ont franchi cet portail royal depuis le Moyen Age, ainsi que toutes ces foules innombrables qui en ont fait de même ces derniers siècles ? S’agissait-il seulement de se shooter à « l’opium du peuple » plus simplement d’une rencontre en vérité avec soi-même ? La beauté du lieu n’a qu’un seul équivalent : la beauté de toute personne, quelle qu’elle soit, dans sa démarche de rencontre avec elle-même. C’est là, et pas ailleurs, que je situe la transcendance car c’est l’homme qui se trouve transcendé avec l’aide de Dieu.

Il est facile de dire qu’au Moyen Âge, la grande majorité des gens était inculte, mais cela ne signifie pas que tous ces gens ne comprenaient rien aux enjeux de la vie. Au contraire, peut-être en étaient-ils plus conscients que la plupart de nos concitoyens d’aujourd’hui, simplement parce qu’ils étaient beaucoup moins étouffés, ou anesthésiés, par  toutes les bricoles dont on nous assomme actuellement. Ils étaient plus simples et de ce fait ils s’approchaient plus intelligemment de la vérité de leur vie. Ce n’étaient pas des niais et des pauvres d’esprit. Moi, par exemple, que suis-je capable de faire de comparable, de près ou de loin, Suis-je en en mesure de me lancer dans un projet aussi grandiose, ou fou, que celui de la construction d’une cathédrale, quasiment à la main ? Combien de camions ? Combien de bulldozers ? Combien de grues ? Combien d’hélicoptères gros porteurs faudrait-il mettre œuvre ? Combien de fric ? Aujourd’hui cela est devenu impossible ou tout au-moins exceptionnel ! Impossible parce qu’une composante vitale dans un tel projet a disparu : la foi. Oh je ne parle pas spécialement de la foi en Dieu – c’est déjà beaucoup trop demander pour bien des gens – car leur  je me limite à la foi en ce que chacun est appelé à faire, avec tout le bonheur qu’il peut ensuite ressentir quand il a osé se lever et aller jusqu’au bout de sa démarche ou de son travail.

J’aime profondément les bâtisseurs de cathédrales, depuis les architectes jusqu’au plus humble des tailleurs de pierres. Je les aime parce que je me sens tout de même « un tout petit peu »comme eux. Petits mais fiers de ce que nous avons fait. Et cette fierté de « la belle ouvrage », personne sur terre n’est capable de l’enlever à celui qui la ressent, aussi humble qu’ait pu être la tâche accomplie.
Voilà un des messages que nous hurlent nos ancêtres. Merci à eux d’avoir élevé la magnifique demeure dans laquelle je me trouve en ce moment.

Notre-Dame du Pilier
La Création de l’Homme par Dieu
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 

« Eh, Louis, tu peux dire deux mots sur ton passage chez ton ami chartrain ? « 

Le soir de mon arrivée à Chartres, je commence par faire un passage rapide chez mon ami Frédéric pour saluer ses enfants qui ont la charge de m’accueillir car leur mère est absente pour cause de formation professionnelle. J’en profite pour me libérer de mon sac car je veux aller à la cathédrale sans tarder. Malheureusement, j’y arrive à un moment qui se situe beaucoup plus près de la fin de la messe que de son début. Déception, mais j’ai cependant un lot de consolation : ce sont les vêpres qui sont animées par la communauté du Chemin Neuf. Un temps de paix et de louange. Je suis heureux car je me sens bien chez Marie, donc chez Dieu, donc chez moi.

Nous passons ensuite une soirée particulièrement agréable. Je découvre deux jeunes de 20 et 16 ans, M. et G. , dont la gentillesse et l’ouverture d’esprit sont remarquables. Nous parlons comme si nous nous connaissions depuis toujours. Le père, quant à lui, choisit l’option « écoute », non pas qu’il n’ait pas envie de parler, certainement pas, mais il est tellement heureux de voir et d’entendre ses deux rejetons s’exprimer sur des sujets de vie, sur leur propre vie avec tant de verve et d’intérêt ! Je m’en rends bien compte, je pousse donc les feux. C’est un véritable feu d’artifice de questions et de réponses, dans tous les sens. Cela me fait du bien d’entendre des jeunes s’exprimer avec autant de vérité, de conviction et de simplicité. Il y a chez eux un appétit énorme qui est loin d’être limité à ce que notre société de consommation effrénée se contente de leur proposer, mais c’est peut-être, tout simplement au fond de chaque jeune ?

Je me sens tellement bien avec eux que j’ai le culot de me faire inviter pour une seconde nuit. Nous pourrons ainsi continuer notre partage et, de plus, cela m’offrira la possibilité de passer un long temps à la cathédrale, sans avoir le souci de trouver un nouveau lieu d’hébergement.

Cela me fait sourire car je me rappelle ce que j’ai fait en Israël il y a bon nombre d’années : mon départ du kibboutz parce que j’étais trop bien reçu. « Tiens, me dis-je, tu as bien changé ! »

J’ai ainsi pu passer quatre bonnes heures supplémentaires à la cathédrale, à l’extérieur comme à l’intérieur, et j’ai eu une messe complète. Je suis comblé car c’est à ce moment-là que j’ai pu vivre calmement, tranquillement l’expérience que j’ai relatée dans les pages précédentes. Ça valait bien le détour et même le voyage à pied. Quel gâchis si j’étais passé à côté pour une question de précipitation dans ma marche vers le Mont !

Le soir, c’est le même régal que la veille avec les jeunes. Comme quoi, quand nous, les adultes, nous prenons le temps de les écouter, ils ont bien des choses à dire. Ils savent ce qu’ils veulent, bien sûr qu’ils ne prétendent pas tout savoir, mais ils ont une curiosité intellectuelle sérieuse.

Quant à moi, que s’est-il passé au cours de ces deux soirées ? Quelle peut bien être l’origine de ce réel bonheur que j’ai ressenti à parler sérieusement avec ces deux jeunes ? La fierté « de savoir » ? L’orgueil de passer pour un sage expérimenté qui étale sa connaissance afin de susciter l’admiration ? Je ne le crois pas beaucoup. Je pencherais plutôt vers une explication beaucoup plus simple : inconsciemment j’ai vécu un moment d’échange correspondant à ce dont j’avais tant besoin, il y a une bonne cinquantaine d’années, alors que j’avais un âge proche de celui de mes deux jeunes amis : parler avec quelqu’un capable de me conseiller, ce qui ne s’est jamais produit… Peut-être ai-je simplement mis en pratique, inconsciemment, la parole de Jésus qui est devenu depuis un beau dicton : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse ». Et faire du bien à l’autre ça donne du sens à ta vie, tout en te faisant un sacré bien. D’où, peut-être, une autre expression, elle également bien vraie : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ».

Merci Frédéric, merci Patricia, et salut les jeunes. Je reviendrai certainement vous voir, mais pas à pied, pour vous raconter la suite de ma pérégrination, et bien d’autres choses.

Mon arrêt prolongé à Chartres aura été bon car, avant de retourner à la cathédrale, j’ai travaillé sur l’ordinateur pendant deux bonnes heures : Il fallait que je définisse mon étape suivante et que je trouve un hébergement. Ce fut, dans un premier temps, un échec total. Je n’ai pas trouvé le moindre hôtel à l’ouest de Chartres sur le chemin que j’envisageais de prendre. Finalement, j’ai arrêté ma recherche et me suis dit qu’à l’office du tourisme ils auraient plus de succès que moi compte tenu de toutes les informations dont ils disposent.

J’y vais donc, et là je rencontre les mêmes difficultés : toujours pas d’hébergement. La confrontation avec la réalité est rude. La seule possibilité qui me reste est d’élargir mon domaine de recherche en me déroutant soit plus au nord, soit plus au sud. Le problème est que si cela est très facile à faire en voiture, il en va autrement quand on circule à pied. Dix kilomètres en plus, ce sont deux heures de marche en plus, ce n’est donc pas évident. Et là vient se placer un tout petit geste de la part de la personne qui me reçoit et qui fait vraiment tout pour essayer de m’aider : elle me montre une carte du département et quelques zones limitrophes. Cette carte présente l’intérêt majeur de me donner une vue globale de la zone. Cela peut te surprendre mais il est impossible d’avoir ce type d’information avec les cartes contenues dans les guides parce qu’elles sont très détaillées et couvrent de ce fait de faibles surfaces de part et d’autre du chemin de randonnée. Je prends conscience, tout d’un coup, que je suis en train de m’enfermer dans une impossibilité matérielle et, en même temps, me revient à l’esprit l’appel téléphonique de la veille, donné par mon ami Philippe. Lui qui souhaitait tant me voir passer chez lui, quitte à venir me chercher en voiture : voilà la solution ! Je vais poursuivre ma marche vers l’ouest et le soir je lui demanderai de venir me chercher à l’endroit que j’aurai atteint. Ce sera toujours autant de kilomètres faits, et donc plus à faire. Je l’appelle. Sympa comme il est, c’est tout de suite OK. Il viendra me prendre et me ramènera au même endroit le lendemain matin. Ça, c’est un pote ! Décidément, il y a du monde pour m’aider sur ma route ! Chose dite, chose faite le lendemain. Je progresse de 27 km et atteins Pontgouin. Une heure de voiture pour Philippe et il m’embarque, direction Nonancourt. Là-bas, une surprise m’attend.

Dans la voiture je me dis que ce serait bien si je pouvais trouver une messe ce soir. Mais c’est encore un vœu (pieux, c’est le cas de le dire ici) issu de mes tribulations sur le Camino. Sur ce nouveau chemin, je vais rapidement découvrir qu’il ne faut surtout pas avoir ce type d’attente. Parmi toutes les églises devant lesquelles je passerai pendant cette marche, seulement trois seront ouvertes. Un désastre, ça me fait mal au cœur. Alors, vouloir en plus trouver une messe au bon endroit, au bon moment, c’est presque aussi difficile que de gagner au loto. Mais…

Il y a effectivement un mais, de grande taille. Mes amis me disent qu’il y a, à moins de deux cent mètres de chez eux, une petite chapelle très connue dans la région : Notre-Dame des Puits. Chance inouïe, ils en ont les clés – ce qui n’est jamais le cas habituellement – car c’était la fête locale dimanche dernier et Philippe doit terminer l’évacuation des dernières chaises amenées en renfort. Ils me proposent donc d’y aller tous les trois pour prier et la visiter. Nous y passons un bon moment puis ils me racontent l’histoire attachée à ce lieu.

Chapelle N.D. des Puits. Anne, la grand-mère de Jésus, et sa fille Marie
Joachim, le grand-père de Jésus, et son petit-fils
 

On y trouve des statues représentant les parents de Marie. Celle de sainte Anne est assez classique dans la mesure où Anne est avec Marie enfant. La singularité se situe au niveau de Joachim, car il est représenté tenant par la main son petit-fils Jésus. Cela ne signifierait-il pas qu’il nous suffit, dans la vie, de nous laisser conduire comme Jésus qui donne la main à son grand-père ?

Nous allons quitter la chapelle quand Colette, l’épouse de Philippe, aperçoit une feuille de papier qui est restée, ou a été oubliée, à la fin de la fête. On y trouve la prière du Pape François en conclusion de son encyclique LUMEN FIDEI :

« Ô Mère, aide notre foi !

Ouvre notre écoute à la Parole, pour que nous reconnaissions la voix de Dieu et son appel.

Éveille en nous le désir de suivre ses pas, en sortant de notre terre et en accueillant sa promesse.

Aide-nous à nous laisser toucher par son amour pour que nous puissions le toucher par la foi.

Aide-nous à nous confier pleinement à Lui, à croire en son amour, surtout dans les moments de tribulations et de croix, quand notre foi est appelée à mûrir.

Sème dans notre foi la joie du Ressuscité.

Rappelle-nous que celui qui croit n’est jamais seul.

Enseigne-nous à regarder avec les yeux de Jésus, pour qu’il soit lumière sur notre chemin. Et que cette lumière de la foi grandisse toujours en nous jusqu’à ce qu’arrive ce jour sans couchant, qui est le Christ lui-même, ton Fils, notre Seigneur.”

Nous prions avec ce texte totalement inattendu puis je rends le papier à Colette. Il m’intéresse, c’est un fait, mais il ne m’appartient pas. Colette aura finalement le dernier mot en me disant que si ce papier est là, elle ne voit pas du tout à qui il pourrait être plus utile qu’à moi. J’en conviens car il s’applique très bien à ma situation. Je l’adopte en le personnalisant. C’est simple, il suffit de remplacer les nous par des je ou des moi.

Encore un beau cadeau, totalement gratuit.

Après le repas, je me remets sur internet pour essayer d’identifier ma prochaine halte, en repartant du point atteint cet après-midi sur la route du sud. Encore les mêmes difficultés, rien. Quand tout d’un coup je me dis : « Pourquoi persister sur la route du sud alors que je suis maintenant sur la route du nord, après être passé par Chartres ? Continue sur cette route et ça présentera l’avantage d’économiser 1h+1h de voiture à Philippe ». Proposition validée immédiatement.

Cette étape restera dans mes annales personnelles comme étant l’une des plus difficiles à cause de la pluie.

Je veux suivre le parcours proposé par le topo guide des chemins de grande randonnée. Pas de difficulté particulière au début, mais dès qu’il faut emprunter des chemins, alors là, changement d’ambiance. Beaucoup de difficultés à cause d’une signalisation laissant à désirer quand elle n’est pas inexistante à des endroits délicats. Je ne peux pas dire que les chemins soient bien entretenus. J’en connaîtrai la raison dans quelques jours. À cela vient s’ajouter, dans l’après-midi, une pluie bien soutenue qui m’interdit de sortir tout document utile à mon orientation. Je suis contraint de me rabattre sur les routes.

En fin d’après-midi, je me retrouve embarqué sur la nationale 12 à plusieurs kilomètres de Verneuil-sur-Avre, avec aucune autre solution que de marcher sur le bas côté. C’est l’enfer humide. La pluie redouble de violence, les voitures ne font aucune attention à ce qui peut se passer sur les bas-côtés de la route et les camions te foncent dessus en soulevant une grande quantité d’eau. Si ça continue, ça va tourner à la natation plus qu’à la marche.

Je finis par arriver à Verneuil. Là j’appelle des amis qui habitent dans la région et sur lesquels je compte pour la nuit. Pas de chance, j’apprends qu’ils sont absents. Il me reste l’office du tourisme, très bien situé dans le centre ville. Je tombe sur deux personnes sympathiques, mais ça ne suffit pas pour trouver une chambre quand il n’y en a plus.

L’une des deux est un homme jeune qui fait tout son possible pour m’aider mais il est obligé finalement de jeter l’éponge. Il en est manifestement contrarié. C’est à ce moment qu’il me dit : « Est-ce que vous verriez un inconvénient à ce que j’appelle le curé de la paroisse ? Je l’ai fait la semaine dernière pour essayer de dépanner un pèlerin comme vous, exactement dans la même situation. Il y a une salle paroissiale proche d’ici qui sert aux scouts pour leurs réunions. Il a accepté de l’héberger pour la nuit. » Pour moi c’est peut-être l’ultime recours mais c’est en même temps ce qui correspond le mieux, à mon avis, à l’esprit pèlerin. Coup de téléphone. C’est d’accord. Ouf. Au moins je ne passerai pas la nuit dehors.

Un paroissien vient m’ouvrir le local. Le confort est spartiate, comme peut l’être celui d’une salle de rénion. Il a la gentillesse d’aller chez lui pour prendre deux grands coussins qui me serviront de matelas ainsi qu’une couverture. Une belle petite chaîne de solidarité de trois personnes qui m’ont sorti du pétrin.

Après Verneuil-sur-Avre, je passe par L’Aigle, Gacé, Argentan, Briouze, Domfront et Mortain. Cinq étapes aux caractéristiques identiques :

– La pluie, la pluie, toujours la pluie. Elle m’a usé à un point tel que je me suis payé un coup de pompe mémorable à la fin de trois de ces journées. Je n’ai jamais connu cela sur Compostelle, même sous la pluie en Galice. J’ai dû sortir mes bâtons de marche, même sur le plat, pour en faire des stabilisateurs latéraux, la marche à peu près rectiligne ayant une fâcheuse tendance à se transformer en sinusoïde irrégulière. Ma vitesse est alors descendue de 5 à quelque chose compris entre 1 et 1,5 km/h. De la folie, difficile de mettre un pied devant l’autre.

– L’absence totale de gîte pour pèlerin. Le seul que j’aurai vu sur l’ensemble du chemin se situera au Mont Saint-Michel ! Rien d’autre (à ma connaissance). Le relais est donc pris par les hôtels. Cette solution de dépannage présente en elle-même deux gros inconvénients. D’abord le coût. Tous les pèlerins n’ont pas les moyens financiers pour s’offrir une chambre d’hôtel pendant une vingtaine de jours ou plus. Ensuite, il y a là quelque chose en désaccord avec « l’esprit pèlerin » qui, à la limite, se sent mieux dans un tas de paille plutôt que sous une ou deux étoiles…

Cette situation me semble due au fait qu’il y a de nos jours trop peu de pèlerins sur ce chemin. J’ai entendu parler de seulement quelques-uns par semaine en septembre ; combien sont-ils au printemps ? Je n’en ai pas la moindre idée. Cela n’a rien à voir avec les 50 à 150 qui passent chaque jour à un endroit donné du Camino, ce qui permet d’alimenter un solide business désormais bien établi.

– L’absence d’autres pèlerins. En fait, marchant seul et ne rencontrant personne sur le chemin, je n’ai eu aucun échange, si ce n’est avec des hôteliers ou des restaurateurs. Je ne m’y attendais vraiment pas. Mais, après tout, pourquoi pas ? Et je dois dire que ces conversations ont pour la plupart été agréables et sympathiques. J’y associe les personnes rencontrées dans les trois offices de tourisme qui ont fait leur maximum pour m’aider et me conseiller.

– Le chemin lui-même, vu surtout sous l’angle du balisage. Ce balisage existe, c’est un fait, mais j’ai personnellement rencontré plusieurs difficultés pour le suivre. Là encore, je pense que la faible fréquentation par des gens « qui ne sont pas du coin » n’incite pas les bénévoles à l’entretenir. Mais peut-être suis-je mal tombé à certains endroits, d’où une grande prudence dans cette généralisation. Par contre, il existe des bouts de chemin qui sont remarquables, comme la Voie Verte dont je parlerai plus loin.

Tout cela a rendu mon pèlerinage dur physiquement et moralement. Dix jours de pluie sur les quatorze de marche ! C’est épuisant. Le corps est vidé de son énergie, comme si l’on parcourait de nombreux kilomètres supplémentaires, mais fictifs. Cependant, le pèlerin ne récrimine pas, ça fait partie des aléas du job. Quand on commence à traîner les pieds, c’est le poids apparent du sac à dos qui augmente, d’où une fatigue accrue. Mais peut-être que cela prépare mon cœur à vivre et à rencontrer l’invisible ?

Une mention particulière pour cette étape. Le temps est moyen mais, ce qui change tout, c’est la qualité du chemin, c’est un véritable quatre étoiles dans sa catégorie. Il est presque trop beau. Il s’agit de la Voie Verte, une ancienne ligne de chemin de fer désaffectée qui s’étire sur environ cinquante kilomètres. Bravo pour les Conseils Généraux qui ont mis la main à la poche pour permettre aux habitants locaux de se promener tranquillement dans un environnement si agréable. Le GR en profite. C’est le premier endroit, depuis Paris, où je peux marcher en toute quiétude : pas de voiture ou de camion, pas de bruit, pas de problème d’orientation, pas d’endroit boueux, pas de… C’est du luxe. Cela me libère l’esprit et me permet de mieux rentrer en moi-même. Je m’interroge sur mon pèlerinage, ses difficultés, l’absence d’autres pèlerins… C’est à ce moment que me revient un souvenir post-Compostelle.

À mon retour de Santiago, je me disais que le pèlerinage que j’aimerais désormais faire, serait celui de Jérusalem. Mais je butais sur une grosse difficulté : pour le faire à pied, il faudrait que Monique accepte de me voir partir pendant six mois, compte tenu de la distance à parcourir. Je ne me sentais pas capable de le lui demander.

Il se trouve que depuis quelques années, cette question ne se pose plus du tout, simplement parce que le projet est devenu irréalisable. Il est impossible de faire une telle liaison : la route par le nord de la Méditerranée est coupée en Syrie, il en est de même pour la route par le sud en Tunisie, Libye et Égypte. C’est devenu beaucoup trop dangereux. Tout d’un coup je me dis : « Mais pourquoi veux-tu faire le pélé de Jérusalem ? Réfléchis donc un peu. Ne l’as-tu pas déjà fait ? « 

C’est la méga découverte. Oui, je l’ai déjà fait ! Mais il était parti quelque part dans les profondeurs ou les méandres de ma mémoire, tout au-moins pour ce qui concerne le côté démarche, car l’expérience spirituelle est toujours très forte en moi, plus de quarante ans plus tard.

De là, je me trouve ramené face à ma question du début de ce chapitre : « Pourquoi donc ai-je décidé d’aller au Mont Saint-Michel ? « 

Je voulais repartir en pèlerinage, OK. Je croyais qu’il y avait un pèlerinage du Mont Saint-Michel, OK. Mais, depuis que je marche, j’ai eu largement le temps de comprendre que, si cela fut vrai pendant de nombreux siècles, il n’en est plus du tout de même de nos jours, sauf à proximité du Mont lui-même. Je marche seul. Je suis tout seul. Je ne rencontre aucune personne qui partage ma démarche. Je me suis manifestement planté quelque part. Pourquoi est-ce que je continue alors qu’il est évident que je suis à côté de la plaque ? Je poursuis quoi ? Quel est mon but véritable ? Est-ce que je ne suis pas, tout simplement, quelqu’un de borné, de têtu à l’extrême ?

Il y a vraiment de quoi abandonner et rentrer à la maison, ne serait-ce que pour se sécher ! Je pense que c’est ce que j’aurais fait si cette question m’était venue à l’esprit lors de la journée terrible de Verneuil-sur-Avre. Mais ici, c’est totalement différent. Le temps s’est nettement amélioré, mais très provisoirement. Le chemin est agréable. Tout respire la paix. Je peux encaisser la question avec sérénité. Je me sens bien. Le moral est remonté en flèche, il est au même niveau que celui de Chartres. Que c’est bon !

Soudain, je me dis que toi, mon ami(e), tu dois avoir une sacrée envie de me poser une question. Je vais donc la poser à ta place : « Louis, il y a une chose que je ne comprends pas dans tout ce que tu m’as dit jusqu’à présent, dans cette quatrième étape. Tu as écrit que tu avais faim et soif de retrouver en live ta relation avec tes deux accompagnateurs vers Compostelle, Jésus et Marie. Or, jusqu’à présent, tu n’as pas encore dit un seul mot à ce sujet. Qu’en est-il ? « .

C’est un fait que depuis mon départ de Notre-Dame de Paris je n’ai pas assisté à la reconstitution de notre trinôme de marche. Pourquoi ? Je n’en sais strictement rien. Cela m’a-t-il perturbé, déçu ? Non, pas du tout. J’ai pris cela comme un fait. Je n’ai pas à récriminer. Pourquoi cette froideur, ce détachement de ma part ? Je n’en sais rien. Est-ce étonnant ? Oui. La seule chose que je puisse dire c’est, qu’actuellement, je suis surtout préoccupé à gérer, le moins mal possible, les difficultés de ma progression vers le Mont.

C’est un peu comme si tout avait été fait pour me plonger dans un environnement déshérité et ingrat. Lors de mes trois pélés précédents, j’ai été porté par la spiritualité mais aussi, et d’une façon non négligeable, par la beauté des lieux, par la vie. Ici, je n’ai rien de tout ça, non pas que ça n’existe pas, mais je n’y ai pas accès. J’en suis comme écarté, même si ce n’est que provisoirement. Ce qui me surprend le plus c’est que, contrairement à ma mauvaise habitude, je ne râle pas ! C’est peut-être là l’aspect le plus étonnant de la situation. J’accepte, je reçois. En cela je me reconnais pèlerin car, comme je l’avais entendu dire dans un gîte espagnol, « Le touriste exige, râle, le pèlerin dit merci. « 

Mais si je quitte la superficialité de la situation, n’y a-t-il pas là quelque chose à découvrir ? Je me dis que tout ceci n’est peut-être pas le fruit du hasard, dont, tu sais, que je conteste l’existence. Cela ne correspondrait-il pas plutôt à une grâce, une grande grâce, qui m’est donnée ? Dans sa recherche de Dieu, une des plus grandes difficultés rencontrées par tout homme, ce sont les pièges, les mirages, les attractions de la vie de tous les jours. Son cœur est détourné de son but essentiel, il est accaparé par des points d’intérêts mineurs, secondaires. Finalement, mon environnement actuel, que je jugeais jusqu’à présent comme étant hostile, n’est-il pas plutôt favorable ? Favorable à un meilleur centrage sur mon objectif réel ? N’est-il pas finalement plus facile d’aller à l’essentiel quand on est dépouillé de toutes les fioritures inutiles qu’on s’efforce de trimbaler ? N’ai-je pas à dire, comme Jacob, « Le Seigneur était là et je ne le savais pas. » (Genèse 28,16).

À Ducey, je ne suis plus qu’à une petite vingtaine de kilomètres du Mont. Comme pour Compostelle, j’ai calculé mon parcours et mes arrêts pour arriver à l’abbaye dans une condition physique aussi bonne que possible. Demain, l’étape ultime ne fera qu’une dizaine de kilomètres. Ça me laissera le loisir d’avancer lentement pour profiter au maximum du paysage grandiose que je vais retrouver. Je veux me régaler. Je fais donc un dernier stop à Courtils, dans une chambre d’hôte.

Comme j’y arrive vers 14h, je ne résiste pas à la forte envie d’aller voir la mer de près (cœur de Breton). Je laisse au gîte mon sac, mes bâtons, mes chaussures de marche et fonce vers le bord de la baie. Le temps a enfin changé et c’est avec un beau ciel bleu que j’arrive sur les prés salés. Ça fait du bien. Rapidement je m’adonne à l’un de mes passe-temps favoris, la photographie. Le sujet est si beau et la lumière excellente. Du régal. Puis, assis tout au bord du rivage, je goutte la qualité de l’endroit et du moment. Une douce torpeur m’envahit et la position semi-verticale passe en quelques minutes à une solide position horizontale, confortable. C’est le repos du guerrier, en l’occurrence du fantassin.

La baie à marée basse

En fin d’après-midi, il faut penser à retourner au gîte mais je ne veux pas prendre le même chemin qu’à l’aller. Une rapide vue aérienne du lieu, élaborée en imagination, me permet de définir un raccourci intéressant. Il faut faire attention aux mares résiduelles situées dans les prés et ne pas déranger les moutons, car ils sont chez eux. Je vais donc suivre au plus près la clôture des propriétés privées qui sont sur le bord de la baie.

Tout se passe, bien selon le plan établi, jusqu’au moment où je me retrouve coincé. Sur ma gauche : des barbelés, sur ma droite un troupeau de moutons, devant moi une sorte de trou sous la forme d’une cuvette d’une dizaine de mètres de diamètre. Prudent comme un Sioux, j’analyse la situation avant d’agir. Il y a peut-être un piège mais je ne le vois pas. La chose qui remplit le fond de la cuvette est recouverte en surface d’une matière qui me fait penser à de la croûte. N’ayant pas mes bâtons de marche, je ne peux pas faire un sondage comme l’aurait fait tout géologue, afin de tenter d’en déterminer la consistance, l’épaisseur et la position par rapport au fond… Ma capacité de méfiance ayant été fortement émoussée par les épreuves des jours derniers, je prends l’option stupide par excellence : je vais marcher dessus, et on verra bien le résultat. C’est vraiment bête au dernier degré. En une fraction de seconde, je perds 70 à 90 cm d’altitude ! C’est l’horreur intégrale. Mes genoux fléchissent sous l’impact et l’effet de surprise, il s’en suit que je suis enfoncé dans la chose jusqu’à la ceinture. Les pieds, quant à eux, essaient désespérément de trouver un point d’appui résistant, mais ils ne font que déraper sur le fond. Et tout ça, ça pue. C’est inouï. Je veux m’en sortir de toute urgence, mais je n’y arrive pas. Disons le clairement et poliment, au propre comme au figuré, je suis dans la merde. Je suis dans un infâme mélange d’excréments et d’urine produits en quantité industrielle par les ovins et d’une eau stagnante car les marées ne remontent pas souvent jusqu’à ce lieu. J’ai vraiment décroché le gros lot : pour une bêtise, c’en est une énorme, comme je sais bien les faire quand je m’y mets. À cela s’ajoute la crainte des sables mouvants. Et s’il y en avait à cet endroit ? Je finis par m’en sortir, mais je ne sais pas comment. Le fond est extrêmement glissant, gluant et il en est de même pour les parois du trou. En plus de cela j’ai une main inutilisable car j’essaie coûte que coûte d’éviter ce traitement ignoble à mon appareil photo. J’arrive enfin à m’agripper à un bord : cela me rassure car désormais je ne suis plus une sorte de culbuto qui oscille dans toutes les directions. Un spectacle pitoyable digne de passer dans une émission de télé du type caméra cachée. Bravo Louis, je suis très fier de toi pour ta performance ; laisse moi te dire : tu es vraiment loin d’être une flèche ! Record absolu de puanteur largement battu. Ce n’est plus de la gadoue comme celle que j’ai pu voir sur mes chaussures, cette fois-ci le meilleur se passe à l’intérieur, je patauge dans mes pompes.. C’est une abomination.

Heureusement, il n’y aura personne dans le gîte à mon arrivée, particulièrement discrète, ça me permet de me dévêtir complètement dans le jardinet de procéder à un pré-décrassage avant de pénétrer dans la maison. J’évite ainsi une pollution sacrément nauséabonde.

Une bonne leçon d’humilité. Pour qui te prends-tu ? Tu te crois arrivé, mais regarde-toi. C’est promis : je ne mettrai jamais plus les pieds n’importe où, n’importe comment. 

Hier j’ai entendu des gens de la région dire que lorsqu’on ne voit pas le Mont Saint-Michel, le matin, parce qu’il est caché par la brume qui s’étend sur toute la baie, c’est un excellent signe pour la journée qui commence ; il va faire beau.

Effectivement, parti de Courtils vers 9h30, je ne vois pas celui que mon cœur cherche (je parle du Mont). La brume est épaisse, j’en suis heureux. Elle se lève finalement un peu avant onze heures et là, le spectacle est fantastique. Qu’il est beau ce Mont ! Je prends tout mon temps pour faire mon approche, quelques photos à l’appui. Je suis serein parce que la pluie ne m’agresse plus et que je sais où je dormirai ce soir. J’ai déjà dit qu’il n’y a pas de gîte sur ce chemin, sauf sur le Mont, mais il ne dispose que de peu de places. Il faut, paraît-il, faire la réservation longtemps à l’avance, mais c’est quasiment impossible à faire quand on ne sait pas quand on va partir et encore moins quand on va arriver : passage obligé par la case hôtel.

En partant de Paris, j’avais deux souhaits : arriver au Mont en faisant la traversée de la baie à pied et ensuite vivre quelques jours avec les moines.

Le premier n’a pas pu être réalisé parce que le point de chute sur lequel je comptais ne recevait personne. Par contre j’ai eu le bonheur d’être exaucé pour le second, non sans mal car, contrairement à beaucoup d’abbayes, celle-ci n’est ni organisée, ni équipée pour héberger des visiteurs. Je comprends très bien ce choix fait par les moines et les moniales car ils auraient alors à faire face à une telle déferlante de demandes qu’ils seraient détournés de leur mission première, la prière.

Je vais donc coucher à la maison du pèlerin qui se trouve quasiment au pied de l’abbaye.

Arrivant un lundi, « jour de désert » pour les deux

communautés monastiques de Jérusalem, hommes et femmes, je n’ai aucun office. Tout démarrera pour moi demain, mardi, par l’office de Laudes à 7 heures. C’est une expérience particulière que d’emprunter les grands escaliers pour monter à l’abbaye, dans la fraîcheur et le grand silence de la nuit. Il y a là quelque chose d’inexprimable.

Là-haut, nous ne sommes que deux personnes à attendre l’ouverture de la porte d’entrée monumentale. Quelle émotion d’être là avec ces veilleurs !

Quelle simplicité dans leurs gestes ! Quelle beauté dans leurs chants. Ça élève l’âme. Comment mieux exprimer ce ressenti que par ce texte ?

En toute vie le silence dit Dieu,

Tout ce qui est tressaille d’être à lui !

Soyez la voix du silence en travail,

Couvez la vie, c’est elle qui loue Dieu !

Pas un seul mot, et pourtant c’est son Nom

Que tout secrète et presse de chanter ;

N’avez-vous pas un monde immense en vous ?

Soyez son cri et vous aurez tout dit.

Il suffit d’être, et vous vous entendrez

Rendre la grâce d’être et de bénir ;

Vous serez pris dans l’hymne d’univers,

Vous avez tout en vous pour adorer.

Car vous avez l’hiver et le printemps,

Vous êtes l’arbre en sommeil et en fleurs ;

Jouez pour Dieu des branches et du vent,

Jouez pour Dieu des racines cachées.

Arbres humains, jouez de vos oiseaux,

Jouez pour Lui des étoiles du ciel

Qui sans parole expriment la clarté ;

Jouez aussi des anges qui voient Dieu.”

                                           Patrice de la Tour du Pin

Premier petit déjeuner dans le réfectoire des moines, tout en simplicité et discrétion, là aussi. Pas un mot. C’est bon.

À la sortie de l’abbaye, j’assiste à un véritable spectacle de jeux de lumières. C’est le lever du jour.

« Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne. » Livre de la Genèse, chapitre 1, verset 2

A 12h30, la messe est célébrée en présence de tous ceux parmi les visiteurs qui le désirent. Je suis étonné par leur grand nombre.

Cet après-midi, je joue au touriste. Ce serait vraiment dommage de ne pas goûter à la beauté du site et de son environnement.

Traversée de la baie à marée basse. Au fond, l’îlot de Tombelaine
L’archange Saint Michel au sommet de la flèche

Au total j’aurai marché sur environ 400 km entre Paris et le Mont Saint-Michel, avec une distance moyenne parcourue voisine de 27 km par jour de marche. En soi c’est une très belle balade à travers une jolie région ; malheureusement, la météo ayant été farouchement contre moi, je n’ai pratiquement rien visité, alors que ce ne sont pas les belles choses qui manquent.

En revanche, je rentre à la maison avec ma besace de pèlerin dilatée et débordante de tous ces merveilleux cadeaux que le Seigneur n’a cessé de me faire tout au long de ces jours difficiles. En partant, j’étais convaincu que ce serait « une promenade de santé » en comparaison avec la longue marche de Compostelle. C’était sans compter avec l’avis du Seigneur qui voyait les choses différemment, et combien il a eu raison. Merci Seigneur de la part d’un pèlerin épuisé mais heureux !

Finalement, je suis heureux de la décision d’écrire un livre. J’ai commencé à y cogiter, oh pas beaucoup, mais je sais qu’il sera organisé autour de mes quatre pèlerinages principaux. Pour le reste, Dieu y pourvoira…

J’espère de tout cœur que quelque chose sera fait, un jour, pour faciliter le retour des pèlerins au long cours sur le chemin du Mont Saint-Michel, comme il y a 1200 ou 1300 ans, afin de leur éviter les tribulations que j’ai moi-même connues.

Au cours de la rédaction de mon livre, j’ai eu des nouvelles qui m’ont réjoui. Elles concernent l’avancement très favorable du projet de création d’un gîte pour pèlerins à Ardevon, très près du Mont Saint-Michel. Je me permets d’anticiper sur les remerciements que ne manqueront pas d’exprimer les personnes qui y passeront à toutes celles qui auront permis l’éclosion de cette belle réalisation.

Espérons que cela fera tache d’huile dans toute la Normandie et, pourquoi pas, jusqu’en Ile-de-France.

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